La Morrigan et Cuchulainn

Texte d’Aranna.

De nombreuses versions de ce mythe expliquent que la Morrigan, repoussée par Cuchulainn, se venge en le conduisant à la mort. L’histoire se conclue souvent par une sentence plus ou moins morale expliquant qu’il est « impossible de résister à cette déesse ». Avec ce genre de petites phrases, on insinue que Morrigan n’est au final qu’une hystérique de plus, une femme à la sexualité assumée dont il fait se méfier : « cette femme ne reste pas à sa place, voyez, elle ne supporte pas qu’on la repousse », comme si c’était une adolescente piquant une crise de jalousie parce que le beau gosse du coin refuse de sortir avec elle. Terriblement réducteur non ?

A la vérité, Morrigan n’est pas une déesse que vous choisissez de suivre un jour pour lui dire le lendemain que vous n’avez plus le temps ou plus envie de le faire. Si vous n’êtes pas prêt(e) à la suivre, ne lui dites pas que vous vous attachez à ses pas. Ce n’est pas une déesse que l’on convoque et dont on tire sa substance pour la ranger ensuite sagement sur une étagère pour faire joli avec les autres bibelots pendant qu’on va voir ailleurs si on trouve mieux. Cela ne signifie pas qu’on ne peut pas travailler avec elle ou la suivre pendant un temps avant de poursuivre son chemin ailleurs parce que des évolutions se sont faits sentir, non. Cela veut dire qu’on ne peut pas la jeter comme une vieille chaussette après avoir compté sur son aide, voilà ce que cela veut dire, et c’est exactement ce que Cuchulainn fait avec elle.

Cuchulainn est pour moi le seul responsable de son sort : jeune il est initié sexuellement par Scatach, la farouche déesse guerrière de l’île de Skye. Il faut savoir que par certains aspects, Scatach est une figure très proche de la Morrigan. Les déesses celtes sont des déesses de souveraineté, notion qui inclut la sexualité sacrée et le pouvoir royal dont ces déesses sont dépositaires : elles seules peuvent « faire » un roi, lui accorder le pouvoir. En couchant avec Scatach/Morrigan, c’est cette dernière qui fait don du pouvoir et de la force à Cuchulainn. C’est elle qui en fait un guerrier (double initiation : par les armes et par la sexualité).

Le mettant à l’épreuve plusieurs fois, elle l’oblige à se révéler, à se dépasser et finalement à devenir ce qu’il est. Elle lui insuffle une partie de sa puissance. Sans la Morrigan, pas de Cuchulainn. Elle hante ses pas même quand lui n’en a pas conscience. Et quand elle tente de le séduire, il la repousse parce qu’il occupé à combattre, lui signifiant son congé comme si il avait le pouvoir d’écarter la responsabilité de la Souveraineté qu’on lui a accordé : il ne la mérite donc pas. Pour moi, impossible d’assimiler cela à de la vengeance personnelle : elle lui a tout donné, tout permis, et lui n’en fait qu’à sa tête, il est donc impossible qu’il règne. J’irais même plus loin en reprenant des versions où il est dit que la Morrigan l’accompagne dans l’autre-monde sous la forme d’une corneille : l’avoir tué n’est pas un acte neutre et anodin, une vendetta sans conséquences assouvie le cœur léger : lui ayant légué une part de son pouvoir, c’est ce même pouvoir qu’elle tue, condamnant une part d’elle-même à disparaître –pour mieux régénérer à mon avis, mais cette transmutation est douloureuse.

Je vois Morrigan comme une déesse extrêmement aimante, qui peut aussi se révéler fatale pour celui ou celle qui va à sa rencontre en étant purement intéressé(e) par ses dons. Le don est toujours à double tranchant et il convient de garder cette notion en tête : si vous recevez, il faut donner ou ne pas trop prendre, sinon, gare au retour de bâton.

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~ par Valiel Elentári sur janvier 18, 2012.

Une Réponse to “La Morrigan et Cuchulainn”

  1. j’aime beaucoup cette analyse, qui explique en détail pourquoi il vaut mieux réfléchir à deux fois avant de faire appel à la Morrigan, ou avant de lui faire des demandes : ce qu’elle nous offre, ce qu’elle nous accorde, ne doit pas être pris à la légère.
    de la même façon que Cuchulain, en repoussant la Morrigan, provoque son courroux justifié (après tout, elle lui offre la souveraineté), lorsqu’on fait peu de cas des présents qu’elle nous accorde, on prend le risque de la voir sous son jour le moins agréable.

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