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La roue de l’année dans la tradition irlandaise

Avertissement de Phronesis

Avant de poursuivre la lecture, voici un petit avertissement concernant la présence de réflexions concernant l’appropriation culturelle dans cet article. Ce genre de réflexions n’est pas confortable mais nécessaire. Il sera peut-être doublement surprenant et perturbant que la question de l’appropriation de la spiritualité irlandaise est un tabou total. Si vous ne vous sentez pas en état de vous sentir déstabilisé.e.s par ce genre de lecture, je vous conseille de ne pas continuer la lecture.

Cet article nous trotte en tête depuis quelques mois avec Valiel. En effet, nous aimerions apporter un éclairage francophone sur ce qu’est la « Roue de l’année » dans la tradition irlandaise et son lien à la roue de l’année dite sorcière.

Le but ici est de fournir des informations fiables issues de nos nombreuses recherches, ainsi que des contacts avec des natifs, et de vous inviter à mener une réflexion profonde et nécessaire sur votre roue de l’année, que vous soyez irlandisant.e.s ou pas.

Qu’est-ce que la Roue de l’année sorcière ?

La Roue de l’année sorcière est une roue du temps composée de 8 « sabbats », qui sont des fêtes supposément très anciennes appartenant aux traditions sorcières européennes.

Elle se compose ainsi :

  • Samhain est considéré comme le nouvel an des sorcières. On y fête le début de la saison dite sombre et on y pratique souvent des cultes ancestraux.
  • Yule : Le solstice d’hiver. On y fête souvent le repos de la terre et la lumière dans l’obscurité.
  • Imbolc : une fête de la lumière qui est sensée nous permettre de fêter le réveil de la Terre annonciateur du printemps qui arrive. On y fête la déesse Brighid
  • Ostara : la pâque païenne qui apporte avec elle les énergies de nouveau départ, de renaissance.
  • Beltane : La fête du 1er mai qui a pour but de célébrer la fertilité.
  • Litha : Le solstice d’été qui a pour but de fêter elle aussi la fertilité, l’énergie à son apogée mais aussi son déclin.
  • Lughnasadh : première fête des moissons, on y récolte l’abondance plantée à Ostara. On y fête le dieu Lugh.
  • Mabon : l’équinoxe d’automne qui sert à fêter le début de l’automne. On y fête le dieu Mabon.

Pourquoi cette roue ne me convient plus et pourquoi vous devriez mener une réflexion la concernant, que vous soyez irlandisant.e.s ou non ?

Quelques réflexions à mener : Cette roue de l’année est souvent fêtée par automatisme dès que l’on embrasse une foi païenne ou que l’on devienne pratiquant.e de la sorcellerie. Lorsque l’on souhaite commencer une pratique sorcière ou païenne, on tombe rapidement sur des livres présentant la roue de l’année comme une obligatoire, voire comme quelque chose d’historique et de traditionnel, du contenu en ligne qui présente des autels saisonniers tous plus witchy les uns que les autres. On s’engouffre, séduit.e par la beauté, l’esthétique et l’impression de faire ce qu’il faut pour pouvoir prétendre au titre de païen ou de sorcière. Cela provient souvent par la comparaison, phénomène induit en parti par les réseaux sociaux. Et pourtant, comme dans toute pratique, le questionnement vis-à-vis des automatismes me semble essentiel. La première question que je vous invite à vous poser est une question de cohérence vis-à-vis de vos propres croyances. Cela fait-il sens de fêter des dieux comme Brighid, ou Lugh, qui appartiennent à des folklores, des croyances voire même à des cultures vivantes ? Les connaissez-vous ? Les avez-vous intégrés dans vos pratiques dévotionnelles ? Car il ne s’agit pas de dieux oubliés, de fêtes si anciennes que l’on en aurait perdu toute trace. Le mot Lúnasa signifie encore le mois d’août en gaélique irlandais aujourd’hui. Ces fêtes sont encore extrêmement liées aux mythes de ces dieux (et pseudo dieu, coucou Mabon) ainsi qu’aux folklores régionaux (le plus souvent irlandais). Aussi, si ces éléments culturels ne font pas sens dans votre pratique pourquoi ne pas trouver un nom voire une date plus adaptée à vos croyances ? Si vous n’honorez pas ces divinités, pourquoi célébrez ces fêtes qui leur sont dédiées ? Si vous souhaitez conserver ces noms, ces traditions, pourquoi ?

Lorsque l’on affine nos pratiques païennes et polythéistes, nous arrivons de nouveau face à certains paradoxes, certaines incohérences. J’ai ainsi une connaissance qui, se rendant compte que son paganisme était égyptien, que son temps à elle, c’était les rythmes de crue et de décrue du Nil, s’est alors demandé pourquoi s’acharner à s’inscrire dans un cadre vaguement celtique. Outre le fait que ce cadre « celtique » est en réalité irlandais, pourquoi s’acharner à se conformer à ce cadre culturel si nos pratiques n’ont aucun rapport avec lui?

D’où vient la roue de l’année sorcière ?

La roue de l’année sorcière telle que nous la connaissons n’est pas ancienne. Elle n’est pas universelle et encore moins primordiale. En réalité, elle a été inventée par les courants de wicca anglaise et donc date de la moitié du XXème siècle. Cela ne signifie pas que les fêtes prises individuellement et de façon isolée n’ont pas d’origines anciennes, mais l’agencement des 8 fêtes tel que nous le connaissons aujourd’hui est une construction extrêmement moderne. La modernité en tant que telle n’est pas un problème. On peut pratiquer dans la modernité à partir d’éléments modernes. Mais avancer l’idée selon laquelle cette roue de l’année est une connaissance secrète et ancienne est malhonnête intellectuellement. C’est une reconstitution d’un système cyclique et unitaire fantasmé par les occultistes anglais du XIXe et XXe siècle et les fondateurs de la wicca qui souhaitaient rendre leurs croyances celtiques telles qu’on les imaginait à cette période largement influencée par le romantisme.

J’aimerais également attirer votre attention sur le fait que les festivals de Bealtaine, Imbolc Samhain et Lughnasadh sont des fêtes irlandaises dont l’orthographe, la prononciation et les significations symboliques ont été anglicisées et extraites et donc coupées de leur culture d’origine. Je ne ferai pas de longs exposés sur pourquoi cela relève de la colonisation mais pour faire bref : les anglais ont occupé, annexé l’Irlande, en plus d’avoir longtemps et activement œuvré à la disparition de la culture, des coutumes et de la langue irlandaise. Participer et promouvoir l’anglicisation de ces fêtes traditionnelles par l’orthographe, la signification ou l’extraction de ces festivals de leur culture c’est prolonger et continuer à œuvrer pour la disparition de ces coutumes ancestrales irlandaises et donc être dans une démarche colonialiste.

C’est pour cette raison qu’à titre personnel je suggère aux sorcières et païens non irlandisants d’adopter des noms de festivités détachés de tout contexte irlandais. Voici quelques exemples très simples :

  • Imbolc peut devenir la fête de la fonte des neiges
  • Lughnasadh peut devenir la fête des moissons
  • Bealtaine peut devenir la fête du premier mai.
  • Samhain peut devenir la fête des ancêtres

Conserver ces dénominations irlandaises sans les intégrer dans leur contexte tout en sachant qu’il s’agit d’appropriation culturelle devrait vous interroger sur vos intentions.

Et si nous sommes irlandisant.e.s, comment pouvons-nous faire ?

Je vais parler ici de la déconstruction puis de la reconstruction de la roue de l’année pour les personnes souhaitant se placer dans la tradition irlandaise.

La déconstruction

N’avez-vous jamais remarqué que certaines festivités faisaient doublon ? Qu’elles semblaient toutes plus ou moins se répéter ? Qui ici n’a jamais pu ressentir l’idée selon laquelle nous étions sans cesse en train de fêter l’abondance la fertilité, la mort et la naissance de façon répétitive ?

La raison est simple : la roue de l’année actuelle est en réalité une superposition des deux roues de l’année irlandaise. Dans l’Irlande pré-chrétienne, il est semblerait qu’un culte solaire ait existé bien que cette hypothèse soit débattue. Mais la présence de phénomènes solaires sur les sites sacrés irlandais peuvent nous permettre d’avancer cette hypothèse.Ce culte solaire reprend les équinoxes et les solstices de notre roue actuelle. L’autre roue qui fonctionne de façon indépendante de cette roue solaire est la roue dite des festivals du feu. Ces festivités sont quant à elles beaucoup plus folkloriques. Elles sont souvent encore fêtées de façon traditionnelle ou modernisées en Irlande et appartiennent donc encore à une tradition vivante. Il est donc capital de comprendre que ces fêtes ne sont pas forcément à reconstituer, mais qu’elles sont à adapter en se basant sur le folklore vivant pour éviter d’être dans une démarche appropriative.

Ces fêtes sont donc Imbolc (ou Imbolg), Bealtaine, Lùnasà et Samhain.

Ces deux roues sont donc entièrement distinctes et n’ont aucun rapport ou en tout cas n’ont pas la même symbolique. La première roue, celle du soleil, est une roue plus ancienne dont le culte n’a pas survécu dans le folklore.

La deuxième est en réalité la plus fêtée et celle qui est la plus liée à la mythologie et à un culte polythéiste.

La reconstruction

La roue solaire va se concentrer sur le mouvement ascendant et descendant du soleil là où la roue du feu va comporter les deux moments de liminalité sacrée : Bealtaine (le début de Sam, l’été et la fin de Gam, l’hiver) et Samhain (la fin de Sam et le début de Gam, l’hiver). Ces deux festivals sont à l’origine des concepts wiccans de « saison sombre » et « saison claire ». Ils sont les moments entre les voiles.

Imbolg est certes liée à la déesse Brigid mais également aux cultes de purification (guerriers mais aussi du foyer).

Lùnasà est une fête funéraire, liée au mythe de Tailtiu qui adopte Lugh (prononcé Toltchiou et Lou) et agricole (liée à la première récolte). C’est pour cette raison que les polythéistes irlandais considèrent souvent dans leur gnose personnelle que l’automne commence à Lùnasà et se termine à Samhain (début de Gam, l’hiver), même si l’automne est une saison qui n’existe pas dans la conception du monde irlandais pré-chrétien.

Les fêtes de la roue solaire ne possèdent pas de noms particuliers puisque nous n’avons aucunes traces, mais Lora O’Brien a reconstitué des noms en Gaeilge si vous souhaitez trouver des noms autres que Equinoxes et Solstices.

Guide de prononciation :

Bealtaine : Bialtèna

Lùnasà : Lounassa

Samhain : Sowen ou Sowine

Imbolc : Imbolc ou Imbolg

Pour aller plus loin l’article très complet de Lora O’Brien en anglais

Une vidéo ressource concernant la prononciation par Lora O’Brien

Les formations de la Irish Pagan School sur les différentes fêtes (Disponibles: Bealtaine, Lunasa et Imbolc)

Article coécrit Phronesis et Valiel

Reproduction partielle ou totale interdite sans l’accord préalable des autrices.

10 Réponses

  1. « Outre le fait que ce cadre « celtique » est en réalité irlandais »
    C’est vrai mais certaines traces laissent à penser que cela pourrait être transposable aux peuples gaulois, on retrouve le mot « samonios » sur le calendrier de Coligny, et même si cela semble désigner un mois plus qu’une fête, un ne peut négliger l’étymologie commune. On peut également retrouver des traditions folkloriques assez proches.
    Cela reste certes plus des hypothèses que des faits mais j’aime à penser qu’une certaine homogénéité spirituelle ait pu exister sur les territoires « celtiques ».

    septembre 5, 2020 à 19:02

    • phronesisnox

      Oui il y a des similitudes mais je pense qu’il n’y a qu’une trame commune entre ces peuples. Mais avec une telle absence de source gauloise, difficile de trancher 🙂

      septembre 14, 2020 à 08:16

  2. Marie Lyam Eithelin

    Un article intéressant. Je suis en interrogation sur les célébrations depuis que je célèbre les cycles des saisons et encore plus depuis que j’ai pris le chemin du polythéisme irlandais. Je chemine au fur et à mesure de mon évolution et de mes découvertes, recherches… ça prends du temps.
    Mais je constate que la communauté sorcière et/ou païenne (moi y compris) a aussi besoin de se réunir, de se retrouver autour de célébrations communes. C’est un cheminement personnel et collectif à faire ensemble.

    septembre 5, 2020 à 20:33

    • phronesisnox

      Oui c’est vrai que ces mots sont aussi des ralliements. Mais je m’interroge sur la pertinence pour un païen greco romain d’utiliser ces mots alors que « équinoxe » et « solstice » fait sens pour beaucoup au final. En tout cas oui tout ça prend du temps

      septembre 14, 2020 à 08:15

  3. J’avais posé ceci https://scathcraft.wordpress.com/calendrier-proto-celte/fetes-saisonnieres/ sur mon blog il y a quelque temps déjà, si ça peut intéresser

    septembre 6, 2020 à 18:21

    • phronesisnox

      Merci Caitlín ! Je découvre ton article vraiment passionnant et très complet

      septembre 14, 2020 à 08:14

  4. LunaPhoenix

    Merci pour cet article riche et intéressant qui ouvre la porte à beaucoup de réflexions. Ce n’est pas confortable, mais nécessaire. Je me rends compte que j’ai du mal à garder mon sens critique avec l’effet de tendance sur les réseaux sociaux qui teintent inconsciemment ma pratique. Je vais prendre le temps de réfléchir à ce qui fait sens pour moi, et effectivement les solstices et équinoxes sont certainement plus pertinents. Pour les autres célébrations, ça va me demander de creuser d’avantage.

    septembre 19, 2020 à 18:52

    • phronesisnox

      Merci pour ton retour ! 🙂

      septembre 28, 2020 à 23:05

  5. Dommage, on peut pas faire de reblog

    septembre 19, 2020 à 22:05

  6. Pingback: Dans les Brumes de l’automne | L'Antre de Morrigan

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