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Cheminements des prêtresses

La roue de l’année dans la tradition irlandaise

Avertissement de Phronesis

Avant de poursuivre la lecture, voici un petit avertissement concernant la présence de réflexions concernant l’appropriation culturelle dans cet article. Ce genre de réflexions n’est pas confortable mais nécessaire. Il sera peut-être doublement surprenant et perturbant que la question de l’appropriation de la spiritualité irlandaise est un tabou total. Si vous ne vous sentez pas en état de vous sentir déstabilisé.e.s par ce genre de lecture, je vous conseille de ne pas continuer la lecture.

Cet article nous trotte en tête depuis quelques mois avec Valiel. En effet, nous aimerions apporter un éclairage francophone sur ce qu’est la « Roue de l’année » dans la tradition irlandaise et son lien à la roue de l’année dite sorcière.

Le but ici est de fournir des informations fiables issues de nos nombreuses recherches, ainsi que des contacts avec des natifs, et de vous inviter à mener une réflexion profonde et nécessaire sur votre roue de l’année, que vous soyez irlandisant.e.s ou pas.

Qu’est-ce que la Roue de l’année sorcière ?

La Roue de l’année sorcière est une roue du temps composée de 8 « sabbats », qui sont des fêtes supposément très anciennes appartenant aux traditions sorcières européennes.

Elle se compose ainsi :

  • Samhain est considéré comme le nouvel an des sorcières. On y fête le début de la saison dite sombre et on y pratique souvent des cultes ancestraux.
  • Yule : Le solstice d’hiver. On y fête souvent le repos de la terre et la lumière dans l’obscurité.
  • Imbolc : une fête de la lumière qui est sensée nous permettre de fêter le réveil de la Terre annonciateur du printemps qui arrive. On y fête la déesse Brighid
  • Ostara : la pâque païenne qui apporte avec elle les énergies de nouveau départ, de renaissance.
  • Beltane : La fête du 1er mai qui a pour but de célébrer la fertilité.
  • Litha : Le solstice d’été qui a pour but de fêter elle aussi la fertilité, l’énergie à son apogée mais aussi son déclin.
  • Lughnasadh : première fête des moissons, on y récolte l’abondance plantée à Ostara. On y fête le dieu Lugh.
  • Mabon : l’équinoxe d’automne qui sert à fêter le début de l’automne. On y fête le dieu Mabon.

Pourquoi cette roue ne me convient plus et pourquoi vous devriez mener une réflexion la concernant, que vous soyez irlandisant.e.s ou non ?

Quelques réflexions à mener : Cette roue de l’année est souvent fêtée par automatisme dès que l’on embrasse une foi païenne ou que l’on devienne pratiquant.e de la sorcellerie. Lorsque l’on souhaite commencer une pratique sorcière ou païenne, on tombe rapidement sur des livres présentant la roue de l’année comme une obligatoire, voire comme quelque chose d’historique et de traditionnel, du contenu en ligne qui présente des autels saisonniers tous plus witchy les uns que les autres. On s’engouffre, séduit.e par la beauté, l’esthétique et l’impression de faire ce qu’il faut pour pouvoir prétendre au titre de païen ou de sorcière. Cela provient souvent par la comparaison, phénomène induit en parti par les réseaux sociaux. Et pourtant, comme dans toute pratique, le questionnement vis-à-vis des automatismes me semble essentiel. La première question que je vous invite à vous poser est une question de cohérence vis-à-vis de vos propres croyances. Cela fait-il sens de fêter des dieux comme Brighid, ou Lugh, qui appartiennent à des folklores, des croyances voire même à des cultures vivantes ? Les connaissez-vous ? Les avez-vous intégrés dans vos pratiques dévotionnelles ? Car il ne s’agit pas de dieux oubliés, de fêtes si anciennes que l’on en aurait perdu toute trace. Le mot Lúnasa signifie encore le mois d’août en gaélique irlandais aujourd’hui. Ces fêtes sont encore extrêmement liées aux mythes de ces dieux (et pseudo dieu, coucou Mabon) ainsi qu’aux folklores régionaux (le plus souvent irlandais). Aussi, si ces éléments culturels ne font pas sens dans votre pratique pourquoi ne pas trouver un nom voire une date plus adaptée à vos croyances ? Si vous n’honorez pas ces divinités, pourquoi célébrez ces fêtes qui leur sont dédiées ? Si vous souhaitez conserver ces noms, ces traditions, pourquoi ?

Lorsque l’on affine nos pratiques païennes et polythéistes, nous arrivons de nouveau face à certains paradoxes, certaines incohérences. J’ai ainsi une connaissance qui, se rendant compte que son paganisme était égyptien, que son temps à elle, c’était les rythmes de crue et de décrue du Nil, s’est alors demandé pourquoi s’acharner à s’inscrire dans un cadre vaguement celtique. Outre le fait que ce cadre « celtique » est en réalité irlandais, pourquoi s’acharner à se conformer à ce cadre culturel si nos pratiques n’ont aucun rapport avec lui?

D’où vient la roue de l’année sorcière ?

La roue de l’année sorcière telle que nous la connaissons n’est pas ancienne. Elle n’est pas universelle et encore moins primordiale. En réalité, elle a été inventée par les courants de wicca anglaise et donc date de la moitié du XXème siècle. Cela ne signifie pas que les fêtes prises individuellement et de façon isolée n’ont pas d’origines anciennes, mais l’agencement des 8 fêtes tel que nous le connaissons aujourd’hui est une construction extrêmement moderne. La modernité en tant que telle n’est pas un problème. On peut pratiquer dans la modernité à partir d’éléments modernes. Mais avancer l’idée selon laquelle cette roue de l’année est une connaissance secrète et ancienne est malhonnête intellectuellement. C’est une reconstitution d’un système cyclique et unitaire fantasmé par les occultistes anglais du XIXe et XXe siècle et les fondateurs de la wicca qui souhaitaient rendre leurs croyances celtiques telles qu’on les imaginait à cette période largement influencée par le romantisme.

J’aimerais également attirer votre attention sur le fait que les festivals de Bealtaine, Imbolc Samhain et Lughnasadh sont des fêtes irlandaises dont l’orthographe, la prononciation et les significations symboliques ont été anglicisées et extraites et donc coupées de leur culture d’origine. Je ne ferai pas de longs exposés sur pourquoi cela relève de la colonisation mais pour faire bref : les anglais ont occupé, annexé l’Irlande, en plus d’avoir longtemps et activement œuvré à la disparition de la culture, des coutumes et de la langue irlandaise. Participer et promouvoir l’anglicisation de ces fêtes traditionnelles par l’orthographe, la signification ou l’extraction de ces festivals de leur culture c’est prolonger et continuer à œuvrer pour la disparition de ces coutumes ancestrales irlandaises et donc être dans une démarche colonialiste.

C’est pour cette raison qu’à titre personnel je suggère aux sorcières et païens non irlandisants d’adopter des noms de festivités détachés de tout contexte irlandais. Voici quelques exemples très simples :

  • Imbolc peut devenir la fête de la fonte des neiges
  • Lughnasadh peut devenir la fête des moissons
  • Bealtaine peut devenir la fête du premier mai.
  • Samhain peut devenir la fête des ancêtres

Conserver ces dénominations irlandaises sans les intégrer dans leur contexte tout en sachant qu’il s’agit d’appropriation culturelle devrait vous interroger sur vos intentions.

Et si nous sommes irlandisant.e.s, comment pouvons-nous faire ?

Je vais parler ici de la déconstruction puis de la reconstruction de la roue de l’année pour les personnes souhaitant se placer dans la tradition irlandaise.

La déconstruction

N’avez-vous jamais remarqué que certaines festivités faisaient doublon ? Qu’elles semblaient toutes plus ou moins se répéter ? Qui ici n’a jamais pu ressentir l’idée selon laquelle nous étions sans cesse en train de fêter l’abondance la fertilité, la mort et la naissance de façon répétitive ?

La raison est simple : la roue de l’année actuelle est en réalité une superposition des deux roues de l’année irlandaise. Dans l’Irlande pré-chrétienne, il est semblerait qu’un culte solaire ait existé bien que cette hypothèse soit débattue. Mais la présence de phénomènes solaires sur les sites sacrés irlandais peuvent nous permettre d’avancer cette hypothèse.Ce culte solaire reprend les équinoxes et les solstices de notre roue actuelle. L’autre roue qui fonctionne de façon indépendante de cette roue solaire est la roue dite des festivals du feu. Ces festivités sont quant à elles beaucoup plus folkloriques. Elles sont souvent encore fêtées de façon traditionnelle ou modernisées en Irlande et appartiennent donc encore à une tradition vivante. Il est donc capital de comprendre que ces fêtes ne sont pas forcément à reconstituer, mais qu’elles sont à adapter en se basant sur le folklore vivant pour éviter d’être dans une démarche appropriative.

Ces fêtes sont donc Imbolc (ou Imbolg), Bealtaine, Lùnasà et Samhain.

Ces deux roues sont donc entièrement distinctes et n’ont aucun rapport ou en tout cas n’ont pas la même symbolique. La première roue, celle du soleil, est une roue plus ancienne dont le culte n’a pas survécu dans le folklore.

La deuxième est en réalité la plus fêtée et celle qui est la plus liée à la mythologie et à un culte polythéiste.

La reconstruction

La roue solaire va se concentrer sur le mouvement ascendant et descendant du soleil là où la roue du feu va comporter les deux moments de liminalité sacrée : Bealtaine (le début de Sam, l’été et la fin de Gam, l’hiver) et Samhain (la fin de Sam et le début de Gam, l’hiver). Ces deux festivals sont à l’origine des concepts wiccans de « saison sombre » et « saison claire ». Ils sont les moments entre les voiles.

Imbolg est certes liée à la déesse Brigid mais également aux cultes de purification (guerriers mais aussi du foyer).

Lùnasà est une fête funéraire, liée au mythe de Tailtiu qui adopte Lugh (prononcé Toltchiou et Lou) et agricole (liée à la première récolte). C’est pour cette raison que les polythéistes irlandais considèrent souvent dans leur gnose personnelle que l’automne commence à Lùnasà et se termine à Samhain (début de Gam, l’hiver), même si l’automne est une saison qui n’existe pas dans la conception du monde irlandais pré-chrétien.

Les fêtes de la roue solaire ne possèdent pas de noms particuliers puisque nous n’avons aucunes traces, mais Lora O’Brien a reconstitué des noms en Gaeilge si vous souhaitez trouver des noms autres que Equinoxes et Solstices.

Guide de prononciation :

Bealtaine : Bialtèna

Lùnasà : Lounassa

Samhain : Sowen ou Sowine

Imbolc : Imbolc ou Imbolg

Pour aller plus loin l’article très complet de Lora O’Brien en anglais

Une vidéo ressource concernant la prononciation par Lora O’Brien

Les formations de la Irish Pagan School sur les différentes fêtes (Disponibles: Bealtaine, Lunasa et Imbolc)

Article coécrit Phronesis et Valiel

Reproduction partielle ou totale interdite sans l’accord préalable des autrices.


Déconstruire ses pratiques pour plus d’alignement (1) Le Cercle de Pratique.

Voici le premier épisode de mon journal personnel qui témoigne de ma volonté de déconstruire mes connaissances sorcières pour les aligner davantage avec ma tradition, mes alliés et mes croyances.

Je viens de la sorcellerie des campagnes et comme tous et toutes, à part les transmissions populaires, j’ai vite été confrontée en ligne à des contenus extrêmement lissés et qui présentent des traditions et des éléments de pratique comme la seule possibilité.

Je voulais vous parler aujourd’hui des 4 éléments car cette question est revenue brusquement sur le devant de la scène et plus particulièrement la question du feu.

Dans la sorcellerie traditionnelle, les éléments sont abordés de façon classique et occidentale. On retrouve donc le feu, l’air, l’eau et la terre. Le mélange de ces éléments peut selon les traditions hermétiques et néo-païennes donner l’éther. Ce système élémental apparait vite comme une évidence dès lors que l’on se penche sur des questions pratiques comme la création d’un cercle de pratique.

En effet, dès lors que l’on construit un cercle de pratique, on fait appel à ces 4 éléments qui se retrouvent placés en correspondance sur les 4 points cardinaux, eux même associés à des saisons. Avant de parler des éléments, j’aimerais questionner la nécessité d’un cercle de pratique. En sorcellerie des campagnes, il est très rare de tracer le cercle cérémoniel avec les 4 éléments. Le but présenté de ce genre de pratique le plus souvent est un but de protection et de concentration des énergies. Il apparait de plus en plus comme une pratique obligatoire et nécessaire en témoigne les questions que posent les débutants.

Tout cela reste flou et je pense que tout ce système peut être questionné selon nos traditions. D’où vient cette pratique du cercle magique ? A-t-elle sa place dans une tradition irlandaise voire celtique ? Cette tradition visiblement est relativement tardive. Il est difficile de retracer l’origine d’une telle pratique car elle est multifactorielle. D’un côté, le cercle possède une symbolique très forte qui se retrouve dans des pratiques indigènes comme dans les tribus natives américaines. De l’autre, cette pratique est visible dans la magie cérémonielle d’où elle semble tirer son origine forte et d’où semble extraite l’idée selon laquelle pratiquer en dehors d’un cercle serait dangereux pour le praticien. Par la suite, la Wicca traditionnelle puis éclectique a développé cette pratique, la rendant un grand incontournable de toute pratique magique.

Pour autant trouvions-nous des pratiques similaires dans les peuples indigènes celtiques ?

Je tiens avant tout à rappeler que le terme celtique témoigne d’une unité qui n’a jamais réellement existé. Les contenus qui présentent la spiritualité « celtique » ne prennent pas en compte le fonctionnement tribal et la chronologie du peuplement de l’Europe par les peuples dits celtes. Ainsi, l’ère « celtique » irlandaise est bien plus tardive que l’ère « celtique » continentale où même là se trouve des grandes disparités. Le terme « celtique » témoigne avant tout d’un phénomène linguistique. Il est donc important de prendre en compte ces nuances dans le mot « celtique » utilisé aujourd’hui de façon fantasmée et romantisée.

Dans ma tradition qui est gallo-irlandaise, le cercle pourrait trouver sa source dans les pratiques liées à la symbolique du Nemeton, ce bosquet, cet espace faisant intervenir des zones de liminalité fortes et où le sacré y est par nature condensée. Le Nemeton se retrouve essentiellement dans des pratiques gauloises et dans le druidisme actuel et antique. Tout ceci reste essentiellement des suppositions car il existe très peu de sources à ce sujet en dehors des études archéologiques et des écrits romains. Pour autant Brunaux qui est selon moi l’historien de référence sur les gaulois, explique ce que sont probablement les Nemetons dans Les bois Sacrés des Celtes et des Germains. Pour lui il est important de comprendre que le Nemeton, ce bosquet sacré, cette clairière (qui sont d’ailleurs des mots que l’on retrouve dans le vocabulaire druidique actuel type OBOD) sont des étendus d’arbres probablement artificielles, bien loin des images d’Épinal de forêts primordiales et sauvages que l’on peut apercevoir dans les contenus néo-paiens actuels (Coucou le Wild Wood Tarot, que j’adore pourtant mais qui est construit sur un fantasme).

Ce bosquet sacré était probablement une création purement artificielle et donc Brunaux nous invite à davantage comprendre le rôle de l’arbre dans le fonctionnement religieux des peuples gaulois. Pour cela, il étudie les sanctuaires dans le nord de la Gaule, chez les Belges. Il analyse le rôle à la fois macabre et sacré de ces géants verticaux. En effet, des descriptions se trouvent dans les livres des anciens : Les arbres servaient à la fois de piège, de piquet d’exposition de dépouilles d’ennemis mais également de réceptacle sacré des dons du ciel dont le gui est souvent perçu comme le plus emblématique des représentants.  

Cette verticalité terre/ciel est présente visiblement également en Irlande  où la question de la présence d’un arbre monde fait débat mais où la lettre de l’ogam Dair ou encore certains épisodes mythologiques nous laissent penser qu’il existait des arbres sacrés en lien avec la souveraineté de la terre. L’arbre sacré reste debout et droit tant que le roi et le peuple entretiennent un lien honorable avec la terre et l’autre monde. Le roi ou le peuple qui vient à manquer d’honneur et de respect voit Dair chuter, frappé par la foudre, symbole de la colère divine qui vient rectifier ce qui ne va pas.

D’ailleurs, en Irlande, chaque province possédait son arbre sacré. Ne voit-on pas là se dessiner un balisage du territoire par le biais de la figure de l’arbre ? La verticalité de l’arbre rencontre l’horizontalité du territoire irlandais. Finalement l’Irlande était-elle perçue comme un bosquet d’arbres sacrés présents sur les points cardinaux et au centre ? Les sources actuelles ne permettent pas d’affirmer une telle vision chez les peuples antiques. Mais cela reste une hypothèse potentiellement légitime.

Intuitivement, se placer dans un cercle fait sens dans ma pratique et sans avoir forcément creusé la question de façon universitaire et approfondie, je vois les éléments porteurs de la symbolique du cercle, même si ces éléments restent emplis de mystère. Le cercle celtique semble donc potentiellement être en lien avec les arbres et en Irlande, le cercle sacré semble être ce qui structure l’Irlande en elle-même à savoir ses provinces.

Reste la question élémentale. Si la pratique du cercle fait toujours sens dans ma pratique, je me suis rendue compte que la pratique du cercle « sorcier » n’en faisait plus autant. En effet, les correspondances entre les directions et les éléments ne collaient pas à ma tradition où le feu n’est pas un élément qui se trouve sur le même plan que les autres.

La question du feu est épineuse. Dans la cosmologie celtique et vraisemblablement irlandaise, le monde est composé de trois royaumes, trois mondes : celui de la terre, de la mer et du ciel. Le feu ne fait parti de la cosmogonie dans le sens où il n’est pas à l’origine de la composition du monde ou des mondes. Dans la tradition hermétique héritée de l’antiquité, le feu, la terre l’eau et l’air sont ce qui est nécessaire à la création de toute chose. Ce n’est pas le cas dans les traditions celtiques. Calquer ces visions du monde dans un univers qui ne s’est pas construit sur les mêmes bases me semblait donc au mieux non pertinent au pire irrespectueux. J’ai donc décidé d’entreprendre la création d’un cercle de pratique (car la pratique me correspond et semble correspondre au cadre de ma pratique) mais sans le quatuor classique des éléments.

Pour cela, il a fallut déconstruire et reconstruire. Les éléments sont-ils utilisables ? La réponse est vraisemblablement non pour plusieurs raisons.

La première est que les trois royaumes sont au nombre de trois, ce qui semble rendre les choses compliquées car il semble impossible d’incorporer un système à quatre éléments là où ma tradition n’en compte que trois. La deuxième est que ces royaumes seraient plutôt vus de façon verticale. Ils coexistent mais ne structure pas l’espace cosmogonique de façon circulaire ou sphérique. Il manquait une construction plus horizontale que j’ai développé plus précisément précédemment.

J’ai donc cherché autour des provinces de l’Irlande mais aussi du côté des autres quatuors présents dans le Lore. J’ai alors redécouvert les quatre artefacts des Tuatha de Danann qui sont mis en correspondance avec un druide, une île et une direction. L’étude de l’étymologie des noms des druides et des îles permet de construire des correspondances de direction, de couleurs, de classe sociétale et de direction. Pour cela je me suis bien évidemment aidée de différents ouvrages parmi lesquels ceux de Daimler, O Hogain, les formations de la Irish Pagan School.

Pourquoi la nécessité de reconstruire un cercle de pratique plus en accord avec ma tradition ?

La question semble primordiale. Mes cercles faisant intervenir mes alliés irlandais et gaulois, il me semblait essentiel de construire un espace qui leur soit familier, qui leur correspond et surtout qui correspond à une certaine vision du monde qui était en vogue lorsque leur culte était le plus important et le plus suivi.

Il s’agit pour moi une question de respect et d’entretenir une relation convenable et honorable avec la terre, les esprits, les dieux des traditions dans lesquelles je me place. En effet le concept de « right relationship » chère à certains praticiens qui ont pu me permettre de me former est une question de souveraineté et de droiture qui n’est pas sans lien avec les arbres sacrés. De façon mystique, j’y vois surtout l’occasion de rectifier des pratiques colonisées pour éviter que la foudre vienne à frapper Dair, l’arbre qui structure le monde et le cercle. Il n’y a selon moi que la droiture de Dair, obtenue par une relation honorable  et respectueuse qui permette de plaire aux esprits. Le cercle se tient désormais droit et honorable, dans une référentiel qui résonne pleinement avec mes croyances, mes alliés et ma tradition.


Questionner le mot « sorcière »

Un article qui à la base avait été écrit pour un podcast mais que je trouve intéressant de partager ici. Je me suis longtemps interrogée sur le mot « sorcière » et si aujourd’hui mon point de vue a changé sur la question, je pense qu’il peut être intéressant pour d’autres de trouver ce texte. Le français manque de mots. Je ne me dirais plus « witch » mais plutôt « sorceress ». Dans le deuxième mot, je perçois la connotation religieuse plus présente ainsi qu’une connotation plus communautaire. Là où la « witch » serait plutôt dans une cabane au fond des bois, la « sorceress » remplit une fonction auprès d’une tribu. Mais tout ceci provient bien probablement de mon imaginaire et ce que je vois dans les mots. En tout état de cause, je préfère le mot « sorceress » qui est aussi le mot traditionnellement utilisé pour qualifier la fonction de Morrigan et ses soeurs au sein des Tuatha de Danann.

Le mot sorcière fait débat depuis quelques temps déjà sur les réseaux et est source de nombreuses réflexions extrêmement intéressantes. Plus qu’une discussion où il faudrait trancher, je trouve qu’il est très intéressant de voir pointer, par le biais de ce mot, des questions d’ordre philosophique, politique et spirituel extrêmement riches.

Dès que l’on entame une discussion sur l’usage d’un mot, il est, à mon sens, primordial de ne pas oublier comment fonctionne le langage. Sans vouloir rentrer dans des considérations philosophiques bien trop complexes (pour cela j’invite à creuser avec des lectures des théories de Saussure et Wittgenstein), j’aimerais poser ici une citation de Bachelard non pas dans un but d’argument d’autorité mais bien comme piste à réfléchir : « Il faut avoir été deux pour nommer un ciel bleu, pour comprendre une aurore » extraite de la Préface à Je et Tu de Buber.

Dans cette citation finalement, nous retrouvons l’idée de langage comme rencontre et par conséquent inséparable d’un contrat implicite entre deux personnes sur le référentiel nécessaire à l’utilisation d’un mot en particulier qui serait porteur d’un même sens. Or aujourd’hui, avec le terme de « sorcière », cette rencontre se fait de moins en moins. Entre les sorcières féministes, les sorcières idéologiques, les sorcières spirituelles, les sorcières historiques et les sorcières fashion, il y a matière à discussion pour pouvoir à nouveau se rencontrer sur ce mot.

Il me semble dans un premier temps primordial de séparer la démarche historique de la démarche plus contemporaine. En effet, utiliser le mot sorcière, c’est porter avec ce mot son lourd héritage culturel.  Qui était les sorcières d’autrefois ? Je ne prétends pas retracer de manière exhaustive l’histoire du mot mais si je devais retracer rapidement une histoire du mot voilà ce que je dirais : A première vue, le mot « sorcière » est bien le féminin du mot « sorcier », en tout cas dans l’héritage linguistique latin. Il apparaît que la considération actuelle de faire de ce mot un mot neutre provienne d’un détournement de l’anglais où effectivement « witch » est neutre. Mais en français, ce n’est visiblement pas le cas. Dans l’Antiquité, c’était les jeteurs ou jeteuses de sorts mais également celleux qui  pratiquaient l’art de la prophétie, de la divination. Cependant, on retrouve également le terme de magiciens et de magiciennes à l’image de Circée et de Médée qui effectivement sont aujourd’hui mises sous la coupe du mot « sorcière » comme le témoigne la récente couverture du numéro Le Point qui est consacré au retour des sorcières.

Avec le Moyen Age et le catholicisme, le mot de sorcière et de sorcier désigne non pas une guérisseuse au bord de la forêt (même si peut être que ces personnes l’étaient) mais dans le référentiel commun du langage, ce mot désignait une personne ayant noué des liens étroits avec le diable, les démons…

D’ailleurs, c’est un terme finalement peu utilisé pour dire autre chose que cela et ce même au XVIIIème siècle où nous retrouvons ce terme dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert pour désigner soit un fou, soit une personne ayant pactisé avec le Diable. Dans les deux cas, ils y sont présentés comme des victimes des bûchers.

Les bûchers, parlons-en.

  Emblèmes de la chasse aux sorcières, ils furent utilisés dans le Moyen-Age tardif en France et jusque bien plus tard de façon un petit peu plus marginale. Il fallait alors distinguer sorcières et magiciens. Ces derniers, lettrés, n’étaient pas soumis aux mêmes risques que les femmes pauvres accusées de pratiquer la sorcellerie.  Je ne suis pas assez calée sur l’histoire de la chasse aux sorcières mais les récentes études historiques menées dans une perspective d’étude du genre tendent à montrer que les condamnées sont essentiellement des femmes. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas eu d’Hommes ou d’autres minorités. Mais la très grande majorité était des femmes. On peut alors parler de féminicide.

Pour moi il est très important de ne pas faire d’analogie entre : Les procès en sorcellerie ont concerné les femmes donc tous les pratiquants étaient et sont encore aujourd’hui des femmes. Cette interprétation est visible à la fois dans certains discours qui se prétendent féministes-spirituels et qui voudraient que cet élément historique soit une preuve de la non légitimité de tous les autres genres à pratiquer la sorcellerie. Il est également visible dans la communauté sorcière qui parfois se laisse aller à ce problème de logique qui voudrait que les féministes qui parlent de la sorcière HISTORIQUE soit un discours qu’elles destineraient aux pratiquants d’aujourd’hui dans une démarche d’invisibiliser les autres identités de genre.

Dans les deux cas, ce me semble être une mauvaise lecture soit de l’histoire, soit d’un discours.

Ceci m’amène donc à un sujet épineux, qui pour moi n’aurait pourtant pas à l’être si nous revenons à la notion de langage comme rencontre. Les mots sont source d’empowerment et de réappropriation d’un héritage culturel dans le cadre de multiples combats politiques.

J’aimerais ici faire une analogie, non pas pour dire que les finalités et les objectifs de ces deux combats sont similaires, mais bien pour réfléchir ensemble sur le pouvoir des mots porteurs d’une histoire lourde.

J’aimerais parler ici brièvement du concept de négritude porté entre autre par Césaire dans son œuvre (je vous invite à lire Cahier d’un Retour au Pays natal qui reste à ce jour un livre fondateur pour moi). La démarche de Césaire est d’utiliser le mot « nègre » de façon à se réapproprier une histoire, reprendre le pouvoir et de ne pas laisser ce mot aux mains des oppresseurs (je schématise pour essayer d’être claire pour tous). En utilisant ce mot dans un langage poétique, il se réapproprie un héritage culturel. Ce terme est parfois porteur d’un combat politique (bien que tout ceci soit soumis à débat).

Je perçois l’utilisation du mot sorcière par des féministes non pratiquantes de la même façon. Il s’agit, dans l’autorisation personnelle que l’on s’octroie à utiliser ce mot, de reprendre le pouvoir vis-à-vis de toute la charge négative que porte son histoire. Je le vois presque comme une démarche cathartique qui permet de s’engager d’un point de vue militant contre cette charge négative. Aussi cette démarche ne doit pas être minimisée ni niée. Pour autant, il faut rencontre. Aussi, certain.es pratiquant.es de l’Art se sont senti.es nié.es et invisibilisé.es lorsque certaines figures de proue de ce mouvement tendait à minimiser que « sorcière », aujourd’hui, c’est aussi pratiquer la sorcellerie, qui est également aujourd’hui dangereux dans énormément d’endroits du monde. La souffrance que véhicule ce monde n’est pas finie si l’on sort d’une vision occidentale.

Aussi, des réactions virulentes ont pu être observées des deux côtés : ce que j’appellerais les sorcières archétypales, celles qui se revendiquent de l’archétype dans un but d’empowerment et les sorcières pratiquantes qui quant à elles sont militantes ou non mais sont avant tout pratiquantes. Certaines niant la légitimité de se réclamer de la sorcière si on ne pratique pas (car le mot sorcière ne rencontre pas le mot sorcière des autres), les autres niant que le mot sorcière définit également des pratiquantes encore aujourd’hui et que ces pratiques ne sont pas finies ou passées.

Ce qui m’amène à un autre point : le problème de l’élitisme et de la validation.

J’ai pu remarquer ces derniers temps que beaucoup de personnes tentaient de trouver une définition du mot sorcière. En cela je trouve la démarche intéressante : qu’est-ce qu’une sorcière d’un point de vue historique ? Et aujourd’hui ?

Et pourtant des dérives ont pu apparaître : se placer comme légitime pour décréter qui peut se revendiquer ou non. Ceci est extrêmement problématique pour moi car au final, tout ceci relève de l’intime. Bien sûr, avec les réseaux sociaux et Internet, nous avons pu trouver des communautés riches et partager. Mais dans le fond : sommes-nous dans l’intimité de celleux se revendiquant sorcières ? Pouvons nous dire avec certitude que telles ou telles personnes a une pratique suffisante, rigoureuse, selon nos standards pour pouvoir se placer dans une démarche de validation ? Je vois ici la trace identitaire teintée d’élitisme qui voudrait que certains seraient plus à même que d’autres en raison d’une génétique (pour cette question je vous renvoie à Cathoutarot qui parle très bien de cette question de génétique : tout le monde cherche des ancêtres sorciers, mais qui ici a cherché des ancêtres ayant participé à l’inquisition ?)

Je pense qu’il faut se débarrasser de toute question identitaire lorsque l’on souhaite se mettre dans la position de personne validant les autres. Ce n’est ni une science, ni un discours où l’Absolu et la Vérité règne. Nous sommes bien plus proche de l’Art et nous pourrions alors faire un autre parallèle avec la question du statut de l’Artiste qui secoue les réflexions de philosophie esthétique depuis de nombreuses années : à partir de quand un objet peut être considéré comme de l’Art ? (Se renseigner sur la question du ready made pour celleux que ça intéresse.)

La question de l’identité devient alors intéressante car entre en jeu la consommation : une identité se construit autour de plusieurs facteurs et notamment des facteurs économiques : pour être une bonne sorcière, validée par la communauté sur instagram, je dois avoir le look, les objets et tout le decorum qui va avec. Et donc je dois acheter.

Là pour moi est vraiment le cœur du problème. Plutôt que de se questionner sur la question de la rencontre entre les sorcières pratiquantes et les sorcières que j’appelle archétypale, j’aimerais que nous nous rencontrions tous et toutes sur la problématique de la capitalisation de l’Art ou de l’archétype. Quelques minutes sur instagram ou sur facebook suffisent pour se rendre compte que le capitalisme est en train de s’emparer de notre besoin de validation, d’appartenance à une communauté pour vendre. Là est le fond du problème et je pense que nous sommes tous et toutes dans la rencontre vis-à-vis de cette thématique : La sorcière ne s’achète pas à coup de cristaux produits dans des conditions déplorables. La sorcière ne se mesure pas à la quantité de livres dans une bibliothèque jamais lus mais photographiés sur instagram. La sorcière ne se mesure pas à la quantité d’oracles et de tarots ou de followers. Ce ne sont pas ces éléments qui donnent une légitimité et une validation. J’ai pu observer ces derniers temps sur des produits empruntant dans une démarche capitaliste et commerciale- et donc non sincère- notre patrimoine culturel de pratiquants de l’occulte. Le manque de sincérité, les volontés cachées de récupération à des fins financières éhontées et à grande échelle pour servir les intérêts des personnes crachant sur notre communauté me révulsent.

Et donc, qu’est-ce qu’on fait ?

Je voudrais ici vous proposer non plus une réflexion qui tente d’être construite mais plus un élan du cœur. Pour moi (et je précise POUR MOI), une sorcière c’est quelqu’un qui s’engage sur cette voie avec sincérité que ce soit pour des raisons spirituelles ou militantes.
Aussi quand je peux voir des réactions négatives, une question me vient alors: cette colère que suscite ce questionnement ne met elle pas en lumière que l’on se revendique ou que l’on s’engage sur cette voie pour les mauvaises raisons? Identitaires, de conformisme vis à vis d’une mode ?

Qu’est-ce qu’une démarche sincère ? Ce n’est pas selon moi à mesurer au nombre de livres lus ou même au nombre d’année de pratique au compteur ou même à la façon dont on crie très fort. C’est une démarche viscérale qui vient des tripes et du cœur pour des raisons spirituelles et/ou militantes. C’est une philosophie de vie désintéressée, un regard original et sage sur le monde. Un regard parfois dur, exigeant et rigoureux. Un regard qui balaye la lumière la plus éclatante comme il balaye l’ombre la plus repoussante.
C’est un chemin initiatique au coeur de nous même et de ce qui nous entoure.

Tout ceci me mène à m’interroger sur la part psychologique et identitaire de ce mot: sorcière.
Et j’emprunterais les mots sages d’une femme que j’estime : il faut du temps pour dépasser les étiquettes et ne plus chercher à se définir. Je crois que j’en suis arrivée à cette étape de mon chemin en m’inspirant comme souvent de la sagesse des anciens qui eux, ne se définissaient pas. Dans ma campagne, on utilise l’eau pour bénir une maison. On accroche des grigris sans dire le mot talisman. On touche du bois quand on ne veut pas s’attirer la malchance. On utilise les saints du calendrier pour pleins de petits tracas du quotidien. Mais on ne se dit pas sorcière. Les anciens vivaient leur vie et puis c’est à peu près tout.

Phronesis, septembre 2019

Pour aller plus loin, je vous conseille la vidéo de Valiel faite à ce sujet : https://youtu.be/L0N75FJcne0